Syndicat unifiant tous les personnels de l’Éducation nationale du Val-d’Oise, de la maternelle au lycée.

M. le ministre, les parents aussi savent écrire !

Le ministre Geffray a écrit à tous les parents d’élèves le 12 février dernier. Notre organisation syndicale a été destinataire ce weekend d’une réponse de parent au ministre. Avec l’accord de son auteur, que nous anonymiserons, nous avons décidé de la publier sur notre site.

Le ministre aurait été inspiré de se souvenir de cet adage : ne jamais insulter l’intelligence de la classe ouvrière.  Les parents ne sont pas des vides à remplir. Ils pensent, et même très bien.

M. Le Ministre,

Je prends aujourd’hui la plume, non par choix mais par nécessité. Parce que le courrier que j’ai reçu, comme tous les parents de France, dans ma boîte mail par l’intermédiaire de l’école de ma fille, a réveillé en moi une indignation profonde.

Je m’exprime ici à deux titres :

  • En tant que maman de deux enfants de 5 et 9 ans dont une scolarisée en élémentaire,
  • et en tant qu’éducatrice spécialisée, forte de plus de quinze années d’expérience en protection de l’enfance, exerçant aujourd’hui en libéral et siégeant régulièrement au tribunal pour enfants en tant qu’assesseure.

Je connais la violence. Je l’ai affrontée dans les services, dans les familles, dans les institutions. Je la rencontre encore aujourd’hui dans mon cabinet. Et je la vois, impuissante, se répandre dans les écoles où grandissent nos enfants.

Mais ce qui me révolte aujourd’hui, ce n’est pas la violence des enfants. Celle-ci est le symptôme, jamais la cause. Ce qui me révolte, c’est la violence institutionnelle qui s’exprime à travers ce courrier : une tentative de culpabilisation des parents, comme si nous étions individuellement responsables d’un phénomène profondément politique, social, culturel.

La violence qui traverse aujourd’hui les cours d’école ne naît pas dans les foyers. Elle est le produit d’un système : d’une société saturée d’injonctions, de compétitions, d’algorithmes qui capitalisent sur l’indignation, d’une information déformée, fragmentée, manipulée, de réseaux sociaux qui propagent l’humiliation comme un divertissement, de services publics fragilisés, déshumanisés, où les professionnels n’ont plus les moyens d’exercer leurs missions.

Pourtant, la réponse institutionnelle consiste à nous envoyer, à nous parents, une lettre qui pointe du doigt, qui accuse à demi-mot, qui rappelle à nos responsabilités comme si nous les avions oubliées.

Quand la violence a fait irruption dans l’école de ma fille il y a quelques semaines, je me suis proposée pour aider une équipe enseignante très compétente et très impliquée à analyser, comprendre et agir. Grâce à cette mobilisation collective, nous avons construit des outils, accompagné des projets. Les premiers résultats étaient là.

Mais très vite, je me suis heurtée au mur institutionnel : un mur qui refuse l’ouverture, qui voit d’un mauvais œil ce qui ne vient pas du sommet mais du terrain, qui préfère fermer ses portes plutôt que reconnaître ce qui fonctionne.

On m’a déjà auparavant refusé l’entrée à l’école sous des prétextes fallacieux, des excuses administratives et bureaucratiques. Parce que « l’extérieur » fait peur. Parce qu’il vaut mieux maintenir les procédures que soutenir les initiatives.

Et aujourd’hui, on ose nous faire croire que la solution serait… une lettre.

Une lettre qui ne sera jamais lue par les parents les plus fragilisés, les plus isolés, les plus concernés. Une lettre qui ne touchera que celles et ceux qui essaient déjà de toutes leurs forces d’élever leurs enfants avec respect, conscience et humanité.

Et cette lettre produit quoi ?

  • De la culpabilité.
  • De l’impuissance.
  • De la colère.

Parfois même une forme de violence : car comment réagir autrement lorsqu’on se sent accusé d’un mal que l’on ne commet pas ?

Je suis fatiguée. Fatiguée de cette violence qui se pare des habits de la morale. Fatiguée de ces institutions qui, par peur de décider, laissent les professionnels dépourvus. Fatiguée d’un système qui dit vouloir protéger les enfants mais qui n’en prend plus les moyens.

Pendant des années, j’ai tenté de faire changer les choses de l’intérieur. Puis je me suis épuisée. Aujourd’hui, en tant qu’indépendante, j’ai davantage l’impression d’aider les enfants et les familles qu’au sein de la protection de l’enfance. Et en tant qu’assesseure au tribunal pour enfants, j’observe régulièrement les ravages d’un système qui abandonne ceux qu’il prétend soutenir.

Et en tant que maman, chaque jour, je ressens la pression immense qui pèse sur les épaules des parents : celle d’être parfaits, irréprochables, exemplaires.

Parce que la vérité, c’est que la violence systémique ne disparaîtra jamais sous les injonctions, les protocoles ou les circulaires. Elle ne reculera que si nous faisons le choix collectif et courageux de réhumaniser nos institutions. De redonner de la place aux relations, à l’écoute, au lien, à la confiance. De remettre de la clinique dans le quotidien des établissements : dans les écoles, dans les services sociaux, dans les hôpitaux. Et de renoncer enfin à cette gestion administrative, bureaucratique, standardisée, qui éloigne les professionnels du cœur de leur métier : l’humain. On ne soigne pas, on n’éduque pas, on n’accompagne pas à travers des tableaux Excel. On le fait à travers la présence, l’attention, la rencontre.

Alors oui, ce courrier m’a blessée. Il m’a mise en colère. Parce qu’il s’attaque aux mauvaises cibles, avec les mauvais outils, pour de mauvaises raisons. Parce qu’il entretient exactement ce qu’il prétend combattre. Parce qu’il ajoute de la violence à la violence.

Notre société ne guérira pas à coups de courriers. Elle guérira lorsque nous accepterons enfin de regarder en face les racines profondes de ce qui nous traverse. Lorsque les institutions cesseront d’agiter de la poudre aux yeux, et commenceront à s’attaquer aux problèmes réels, structurels, systémiques. Lorsque la confiance remplacera la suspicion. Lorsque l’humain reprendra sa place.

En attendant, nous, parents, éducateurs, enseignants, citoyens, continuons malgré tout. Nous faisons ce que nous avons toujours fait : tenir debout. Soutenir nos enfants. Et refuser, encore et toujours, de nous laisser culpabiliser.

Alors tout comme j’ai pris le temps de lire la longue lettre que vous m’avez adressé M. le Ministre, j’espère sincèrement que vous aurez, à votre tour, pris le temps de lire la mienne, par respect. Et que vous prendrez le temps d’y répondre sincèrement. Peut-être celle-ci pourra alimenter, un tant soit peu vos réflexions et vos décisions, je l’espère.