Édito du 9 décembre 2025
La mise en place du projet EVARS constitue une avancée: pour la première fois, un cadre national reconnaît l’importance d’éduquer chaque élève, de la maternelle au lycée, à la vie affective, relationnelle et sexuelle. Cet enseignement, fondé sur le respect, le consentement, l’égalité et la compréhension des relations humaines, ouvre la porte à un travail réellement émancipateur. Il permet d’aborder les questions de genre, de lutte contre les discriminations, de prévention des violences sexistes et sexuelles (VSS) et des stéréotypes qui façonnent la vie des jeunes dans notre société patriarcale. À ce titre, l’EVARS est un outil utile, un espace potentiel où l’on peut construire des savoirs critiques et libérateurs, dans les limites du cadre de la société et de ses injonctions bien entendu. Mais il ne peut être utile que si les personnels et les élèves s’en saisissent collectivement. Sans appropriation par les équipes éducatives, il n’est qu’une suite d’injonctions descendantes, sans portée réelle sur le terrain.
Une situation bloquée par l’austérité et l’institution
Pourtant, cette ambition éducative se heurte immédiatement au mur de l’austérité. L’EVARS arrive sans moyen : pas d’heures dédiées, pas de formation suffisante, pas de temps de concertation entre enseignant·e.s, personnel.le.s sociaux et de santé, vie scolaire, élèves… Les établissements, déjà fragilisés par les suppressions de postes et la surcharge de travail, doivent mettre en œuvre un projet exigeant sans bénéficier de ressources adaptées. L’institution, au lieu de soutenir celles et ceux qui sont sur le terrain, maintient une culture du silence et de gestion bureaucratique. Lorsqu’il s’agit de violences sexistes et sexuelles, la hiérarchie est trop souvent dans le déni, la minimisation ou la protection au nom de l’image de l’institution. Cette complicité passive – ou active – empêche toute véritable prévention. Comment penser un programme d’éducation aux relations respectueuses quand, dans le même temps, l’institution elle-même peine à reconnaître les violences, à les traiter avec sérieux et à protéger les victimes ? L’austérité empêche l’émancipation et l’opacité hiérarchique empêche la vérité de se dire.
En tant qu’enseignant.e.s, nous faisons parfois face à des situations problématiques comme des relations de violence à caractère sexuel entre élèves, sans savoir quoi faire, des situations ambiguës entre enseignants et élèves, sans trop savoir comment réagir, et des cas entre collègues. La réalité est la suivante, tout doit être abordé collectivement pour résoudre ces situations et que l’on puisse paraître comme réellement protecteurs pour les élèves et les collègues ! Il ne peut y avoir de doute, nous sommes du côté des victimes et en tant que travailleurs auprès de jeunes, nous devons être irréprochables!
L’exemple de Romain-Rolland pour lutter contre les VSS
Le cas du lycée Romain-Rolland de Goussainville en est la démonstration éclatante. Là-bas, c’est un élève qui a révélé des faits d’une extrême gravité. Et ce sont les personnels, soudés, qui ont refusé la banalisation, qui ont rendu visible ce que la hiérarchie voulait étouffer, qui ont exigé transparence et protection. Leur mobilisation collective a permis la suspension du proviseur, l’arrêt des cours, et la mise en place de temps de parole pour l’ensemble de la communauté éducative. Ce sont les équipes qui ont protégé les élèves, pas la hiérarchie. Ce sont les personnels qui ont imposé que les VSS soient traitées avec sérieux. Cet exemple montre que seule l’organisation collective permet de faire face au « pas de vague », de nommer les violences, d’obtenir des réponses, d’inventer des solutions communes. C’est exactement l’esprit que nous devons créer avec l’EVARS : donner les moyens de parler, de prévenir, de se soutenir, de protéger.
Aujourd’hui, le paradoxe est clair : l’EVARS porte en lui la promesse d’une école réellement émancipatrice, mais cette promesse est empêchée par les politiques d’austérité et par une institution trop souvent préoccupée par sa propre image plutôt que par la sécurité des élèves. L’expérience de Romain-Rolland nous montre le chemin : c’est lorsqu’on agit ensemble que l’on peut lutter contre les violences, soutenir les victimes et transformer le quotidien scolaire. Pour donner un cadre protecteur et émancipateur, nous devons nous appuyer sur cette dynamique collective, sur la solidarité professionnelle, sur le refus du silence et sur une exigence de justice.
Mais pour en finir réellement avec le sexisme, les violences et toutes les oppressions, ce n’est pas qu’un seul cours ou projet, mais bien l’ensemble de la société qu’il faudra changer. Avec une gestion collective, nous pouvons dessiner ce que serait l’éducation de demain dans une société débarrassée d’oppression et d’exploitation.
