Analyse de la CGT Educ’action 95, issu du journal départemental n°12

La mise en place et le pilotage de la réforme « Choc des savoirs », à travers la mise en place des « groupes de besoin » en 6e et en 5e, a été l’occasion dans beaucoup de collèges d’une recrudescence des tensions entre les équipes pédagogiques et les directions et parfois d’une reprise en main brutale et autoritaire des prérogatives pédagogiques de l’équipe éducative par les chefs d’établissement à travers la question centrale de la constitution des groupes.
La réforme impose depuis la rentrée que les cours de maths et de français de 6e et 5e se fassent en groupes différents du groupe classe, groupes si possible plus nombreux que les classes (souvent sans donner les moyens supplémentaires nécessaires). Il est obligatoire que les cours de français et de math de ces groupes soient alignés pour permettre une circulation des élèves entre ces groupes selon leurs « besoins » (l’idée de niveau ayant été rapidement gommée lors de la gestation de la réforme). La façon dont les groupes d’élèves seront constitués va donc avoir une influence capitale dans l’organisation des cours dans les deux matières : si l’on entérine la constitution de groupes homogènes avec une circulation régulière des élèves entre ces groupes, un alignement total de progression et des méthodes pédagogiques devient nécessaire et cela signifie la disparition totale du principe de liberté pédagogique. L’enseignant devant sa classe deviendrait donc un simple technicien exécutant une pédagogie standardisée sur laquelle il n’aurait plus vraiment prise. Il en est de même pour ses élèves qui circuleraient régulièrement dans l’année, l’enseignant se retrouvant avec un groupe mouvant d’élèves avec qui il ne pourrait construire aucune relation personnelle et pédagogique. On voit là le mobile véritable de la mise en place d’une telle organisation : une reprise en main de la pédagogie, une vision techniciste de l’éducation, la dépossession du contrôle de l’enseignant sur son travail avec la perte de sens qui l’accompagne.
Bien conscients de tous ces enjeux qui viennent s’ajouter au refus de pratiquer le tri social et scolaire par les groupes de niveaux, une grande majorité des collègues ont donc décidé d’organiser des groupes hétérogènes et stables, malgré les alignements.
C’était sans compter sans le zèle de certains chefs d’établissement poussés par une DSDEN soucieuse de « faire du chiffre » pour montrer sa capacité à appliquer les réformes. Ainsi, beaucoup de collègues du Val-d-Oise ont pu constater la pression mise par les chefs pour faire circuler les élèves entre les groupes alors même que ces organisations avaient été acceptées en fin d’année dernière. Ces pressions ont parfois pu dégénérer en véritable bras de fer entre les équipes et les directions voire même au sein des équipes lorsque les directions arrivaient à y trouver des relais.
Ces situations ont parfois mené à la décision unilatérale du chef d’établissement d’imposer une refonte des groupes de manière subite et brutale, comme au collège Voltaire à Sannois où les enseignants se sont vus signifier une semaine avant les vacances de Noël que leurs groupes changeraient à la rentrée et qu’un groupe d’élèves en difficulté serait créé, et cela même alors qu’ils n’avaient pas mis en place de progression commune, conformément à l’organisation arrêtée à la fin de l’année précédente. Illustration de l’absurdité de faire passer une réforme à tout prix, la volonté d’afficher sa mise en place a mené à cette véritable aberration pédagogique où une grande partie des élèves se sont vus interrompre brutalement un chapitre pour tenter d’en prendre un autre en cours de route, avec le risque pour certains de revoir deux fois une même notion et d’en manquer une autre. Les professeurs se sont alors retrouvé à improviser alors qu’il était impossible de véritablement pallier l’incohérence d’un tel changement. Pire : alors que dans des groupes hétérogènes et stables à effectifs réduits il pouvaient mieux connaître et prendre en compte les élèves en difficulté qu’ils avaient, les enseignants qui se retrouvaient avec un groupe constitué de ces 15 élèves se retrouvaient incapables de tous les aider individuellement.
Mis devant le fait accompli, les professeurs ont été laissés dans le flou le plus total sur la suite, sachant juste qu’une refonte des groupes aurait lieu après les prochaines vacances, il leur était alors totalement impossible d’anticiper et de planifier leur progression.
Cette situation illustre bien comment, aux mains d’une hiérarchie autoritaire, cette réforme devient un instrument pour mettre au pas les agents, si ceux-ci ne se montrent pas assez organisés pour résister, et cela au mépris de la cohérence de leur travail et de l’intérêt réel des élèves.
