La double besogne ? Késako ?
« La double besogne » est une expression trop souvent galvaudée. Il s’agit d’une stratégie, historiquement forgée dans l’histoire du syndicalisme révolutionnaire en France, et qui va servir d’axe politique à l’action de la CGT dès sa fondation. Rupture avec les écueils de l’activisme ou de l’idéalisme, elle oblige à penser chaque action, chaque mode d’organisation dans une perspective révolutionnaire. Stratégie exigeante puisqu’elle impose de repenser notre activité quotidienne en réfléchissant au projet de société qui lui sert de perspective.
La CGT Educ’action 95 est un syndicat qui, au sein de la Confédération Générale du Travail, se revendique de la lutte de classe et de masse, et qui inscrit son action en vue de la transformation sociale nécessaire au dépassement du capitalisme et pour l’avènement du Socialisme.
Par Socialisme, nous entendons la socialisation de tous les moyens de production et de distribution des richesses, matérielles ou non (telle l’éducation), en vue de l’établissement d’une société émancipatrice pour tous les individus et protectrice pour nos vies, celles de nos enfants, notre écologie et notre environnement.
Car c’est un seul et même système – le système capitaliste – qui organise l’exploitation des travailleurs, la dégradation des conditions de vie et d’environnement et qui met en péril l’avenir même de l’Humanité. Ce système ne vise qu’à maintenir et aggraver la propriété privée des moyens de production, à réduire toute activité en marchandise dans une logique de profit, et à soumettre la vie sociale, économique et politique au seul impératif d’accumulation illimitée de richesses au profit d’une minorité : la classe capitaliste.
Ce système ne fait pas société. La socialisation des moyens de production et d’échange signifie que c’est au contraire à la société des travailleurs dans son ensemble de définir les finalités, le sens, les modalités, les impacts et les priorités de toute production, avec l’impulsion, l’action et les conseils experts des travailleurs de chaque branche pour éclairer les choix et les réaliser.
Seule doit compter la satisfaction des besoins authentiques de chacun.e, centrés sur le principe du bon sens, ou sens commun, et du bien commun, c’est-à-dire en respect des enjeux collectifs d’une société d’Egaux dans un environnement écologique vertueux de préservation de l’environnement.
C’est cela faire société : permettre l’émancipation pour chacun·e, dans le sens du bien commun. C’est une logique de rupture avec les modalités prédatrices du système capitaliste que sont par exemple la privatisation directe, ou indirecte (étatisation).
Cette dernière est souvent source de confusions pour des travailleurs de la fonction publique d’Etat, qui peuvent confondre statut du salarié et propriété juridique de l’appareil de production.
L’étatisation des moyens de productions n’est pas la socialisation : l’État n’est pas neutre, il est l’instrument privilégié construit par des siècles de domination de classe et conquis par la bourgeoisie depuis 1789. Il est tenu par un « bloc au pouvoir », alliance fluctuante entre les différentes fractions des classes dominantes (parfois petit, toujours moyen et grand capital), sous la férule d’une fraction hégémonique, celle du grand capital, qui le confie au gré des circonstances à une classe régnante dont la composition sociale peut varier.
Les « nationalisations » peuvent être une étape mais elles ne sont pas l’ennemi des privatisations. Elles ne conduisent qu’à une propriété collective théorique, juridique, indépendamment des changements du pouvoir d’État. Elles ne changent pas les rapports de production. Du point de vue politique et idéologique, elles sont le reflet d’une croyance au mythe de l’État neutre « au-dessus des classes ». La propriété collective réelle ne peut être produite que par le contrôle par les travailleurs·euses eux-mêmes des moyens de production.
Le système scolaire en France est l’un des appareils idéologiques d’État, comme les partis politiques de gouvernement, la presse, la radio, la télévision, l’édition. Ces appareils répondent à une prescription objective d’élaboration et d’inculcation idéologique. En France, pour des raisons de compromis historique, cet appareil a été confié au XIXe et XXe siècles à la petite bourgeoisie traditionnelle, qui a été ainsi durant un temps long érigée en « classe appui » au système capitaliste, en mettant en avant les mythes de « promotion sociale » par la méritocratie scolaire -c’est-à-dire d’aspiration au statut bourgeois -, d’État neutre, « d’intérêt général », etc.
On peut s’interroger sur le sens de l’accélération néolibérale brutale des réformes du système scolaire des deux premières décennies du XXIe siècle. Correspondent-elles à un changement de tutelle de ce système, confié à une autre fraction des classes dominantes, ce bloc agité aussi par des contradictions internes ?
La double besogne est une expression souvent mal comprise et donc mal utilisée. Présente dans la Charte d’Amiens de 1906 – texte fondateur de notre histoire sociale et de notre syndicalisme – elle signifie pour les fondateurs syndicalistes révolutionnaires de la CGT, qu’il s’agit d’inscrire chaque action, chaque mode d’organisation, chaque pratique, quotidienne ou d’avenir, dans la dynamique du changement de société. Autrement dit, chaque pas syndical doit être compatible avec cet objectif et le préparer.

