À toutes fins utiles, la CGT Educ’action 95 relaie cet appel rédigé par les personnels du collège Daubigny – avec leur intersyndicale – à destination des parents de 6ème et CM2, qui détaille précisément les attaques contenues par le « choc » dans les collèges. Nous les soutenons et appelons tous les collègues à continuer la mobilisation, sous toutes les formes, notamment en constituant des fronts avec les parents.
Madame, Monsieur,
Vous avez sans doute pris connaissance des récentes mesures gouvernementales au sujet de l’éducation.
En tant que professionnel(le)s, nous souhaitons vous apporter notre éclairage au sujet d’une de ces décisions en particulier, qui nous paraît très préjudiciable à la scolarité de vos enfants, à savoir celle des groupes de niveaux.
À la rentrée prochaine, des groupes de niveaux seront créés pour les classes de 6e et de 5e, en français et en mathématiques. Sur toutes les heures de cours de ces deux disciplines (à l’exception de regroupements quelques semaines par an), les élèves ne seront pas avec leur classe mais répartis dans des groupes selon leur niveau.
À première vue, ce dispositif semble frappé au coin du bon sens : mettre les élèves faibles ensemble, afin de mieux prendre en compte leurs difficultés, et faire en sorte qu’ils ne ralentissent pas les autres ; permettre aux meilleurs d’exprimer tout leur potentiel ; enfin aider les moyens à atteindre un meilleur niveau.
En réalité, comme le montrent de nombreuses études, ainsi que des expériences qui se sont déroulées dans les classes, pour que les groupes de niveaux puissent présenter un avantage pédagogique, il faut réunir tout un ensemble de conditions. Faute de quoi c’est tout le contraire qui se produit1. Or ces conditions ne sont pas du tout à l’ordre du jour dans cette réforme, qui a été rejetée unanimement par les syndicats certes, mais aussi par toutes les instances consultées par les ministres successifs (par exemple le Conseil Supérieur de l’Education en janvier dernier).
Voici donc quelques-uns des problèmes que pose l’instauration des groupes de niveaux :
- pour les enfants qui vont entrer en 6e, il y a toujours une période d’adaptation puisqu’ils échangent une école de petite taille, une seule salle de classe et un seul enseignant contre un établissement plus vaste, des changements de salles toutes les heures et une dizaine d’enseignants. Avec les groupes de niveaux, il faudra aussi que, dans les deux matières à plus forts horaires (plus d’un tiers de l’emploi du temps hebdomadaire), ils changent de camarades. Cela ne facilite pas la prise de confiance.
- la répartition des élèves dans les groupes s’effectuera selon des critères discutables : si l’on prend les évaluations d’entrée en 6e actuelles, faites par QCM, quelle est leur valeur pour évaluer les compétences dans la production d’écrits ? Et ces évaluations ne sont même pas fiables puisque nous constatons que leurs résultats ne correspondent que faiblement aux niveaux observés en cours d’année.
- les groupes de niveaux assignent d’emblée les élèves à un prétendu état global (faible, moyen, fort), qui, dans les détails, peut se révéler extrêmement variable (tel élève en difficulté à l’écrit en français mais pertinent à l’oral ; tel élève fort en géométrie mais faible en calcul).
Nos enfants sont des êtres humains, pourvus de différentes compétences, elles-mêmes à différents stades. Lorsqu’on décrète et essentialise leurs difficultés, ou leurs réussites, on rend quasi-impossible toute forme de motivation, surtout à dix ans (« On me dit que je suis nul, pourquoi ferais-je des efforts ? », « On me dit que je suis bon, pourquoi ferais-je des efforts ? »).
- on n’apprend pas seulement par le discours du « maître » (loin s’en faut). On apprend aussi en observant, en copiant, en modélisant, en échouant, en réfléchissant aux moyens de réussir : bref, au contact des autres.
Mettre des enfants de même niveau ensemble, c’est casser l’émulation et la différence, qui sont des conditions indispensables aux progrès scolaires.
- les groupes de niveaux vont à l’encontre du projet républicain de l’école émancipatrice, qui n’est pas de trier les élèves et de les mettre en concurrence mais, au contraire, et même si c’est difficile, de créer des collectifs, du vivre ensemble, de la mixité (n’oublions pas qu’il s’agit souvent du seul moment dans leur parcours où ils pourront côtoyer des camarades venus d’un autre milieu).
On peut légitimement s’interroger sur cette conception élitiste de l’éducation, qui sépare les bons du reste, alors qu’un des objectifs de l’école devrait être plutôt d’apprendre aux meilleurs à aider les autres (on estime souvent que nos enfants sont individualistes et manquent d’empathie : dans ce cas, pourquoi les séparer les uns des autres ?).
- les élèves porteurs de handicap (dyslexie, autisme, phobie scolaire…), ayant besoin de plus de temps et d’attention, vont-ils devoir se résigner à passer quatre ans dans le groupe des faibles ?
- la communication des ministres a mis en avant un effectif de 15 élèves pour les groupes d’élèves « faibles ». Mais ce n’est pas ce que dit le texte officiel qui ne parle que d’effectifs réduits. Alors 15 ? 20 ? 25 ?
Qui se souvient que notre collège a été conçu au début des années 90 pour des classes de 24 élèves ? Aujourd’hui, au collège Daubigny, on a pu compter jusqu’à 31 élèves par classe ! On ne peut donc pas se fier à la parole du ministère.
- on nous assure que les groupes ne seront pas figés, que les élèves pourront passer facilement de l’un à l’autre. C’est une illusion.
En effet, tout glissement d’un élève d’un groupe faible à un groupe moyen, par exemple, nécessitera un glissement en sens inverse car, faute de ressources en heures et en enseignants pour créer des groupes de tailles raisonnables, il n’y aura que rarement des places disponibles.
Et comment les enfants déclassés vont-ils vivre cette décision ?
Par ailleurs, pour rendre possibles ces changements, il faudrait que les enseignants soient en mesure de suivre, avec chacun des groupes la même progression dans tous les groupes, faible, moyen ou fort. On se rend compte tout de suite qu’il y a là un problème de logique puisque, par exemple, le groupe des faibles ira plus lentement ou devra renoncer à certaines notions… Ainsi, en fin de 3e, tous les élèves ne seront pas égaux face à l’orientation.
Enfin, tous les parents espèrent évidemment que leur enfant pourra progresser et accéder au niveau supérieur. Ce ne sera pas le cas. Comment ferez-vous pour gérer la frustration de votre enfant sur les quatre années du collège ? Et quel état d’esprit s’instaurera dans l’établissement entre des enfants finalement placés dans une compétition assez malsaine (moqueries, harcèlement), cherchant à dépasser les autres plutôt qu’à se dépasser eux-mêmes ?
- les groupes de niveaux vont totalement perturber les enseignements.
En effet, leur organisation consomme une part importante des ressources de l’établissement au point qu’elle conduit, dans un contexte de diminution des moyens et de pénuries d’enseignants, à mettre en péril tous les outils de différenciation que nous pouvions encore actionner : dédoublements en sciences expérimentales qui permettent les travaux pratiques, enseignement des langues anciennes réduit à la portion la plus congrue (voire contraint à disparaître dès l’année suivante), options européennes, groupes d’AP (accompagnement personnalisé)…
La réforme confirme aussi la disparition de la technologie en 6e.
Même si le texte paru le 17 mars 2024 assouplit légèrement le dispositif en permettant des regroupements en forme « classe » une à dix semaines par an, les enseignants de lettres et de mathématiques auront bien du mal à rester professeurs principaux (alors que ce sont les enseignants qui voient le plus les élèves). On ne peut pas dès lors assurer, à ce jour, qu’on pourra trouver un professeur principal pour chaque classe et donc un interlocuteur pour les familles, un référent pour les élèves. Quant aux conseils de classe, faudra-t-il la présence simultanée des 5 professeurs de lettres et des 4 professeurs de mathématiques ?
Ce qui permet à vos enfants de progresser, nous le savons : ce sont des effectifs de classe raisonnables, des projets stimulants, des dispositifs en petits groupes pour proposer une aide ponctuelle (et non durant quatre ans), plus d’AESH pour accompagner les élèves à besoins particuliers, des heures en demi-classe ou en co-intervention (plusieurs professeurs ensemble), des heures en plus pour les élèves les plus en difficultés afin de leur laisser le temps de progresser…
Pour résumer, il est certain que cette mesure n’améliorera pas du tout les conditions de vie au collège, ou un prétendu « niveau », qui en soi ne veut pas dire grand-chose, mais qu’elle va au contraire contribuer à désorganiser davantage le fonctionnement des établissements, et augmenter l’anxiété et l’incompréhension chez vos enfants (imaginez : à dix ans, s’entendre dire dès son arrivée au collège qu’on n’a « pas le niveau »…), placés dans un esprit de compétition plutôt que d’entraide.
Elle est en outre le reflet d’une vision de l’éducation totalement passéiste, qui conçoit les élèves comme de simples boîtes à remplir, et le professeur comme un passeur de savoirs désincarnés, faisant fi de toutes les avancées pédagogiques des cinquante dernières années.
Bref, il nous semblait de notre devoir d’enseignant(e)s de vous informer de cette situation, qui nous paraît dangereuse à bien des égards, en ce qu’elle remet fortement en cause l’école que nous prônons et ses valeurs.
Signé : des enseignants du collège Daubigny à Auvers-sur-Oise
1 https://www.cafepedagogique.net/2024/01/30/groupes-de-niveau-revue-de-litterature-internationale/
